Une (longue) histoire de riz

Elle m’a appris à laver le riz.

Nous avions entre 14 et 16 ans, et nous étions dans la cuisine des grands-parents d’une camarade de classe. Ils nous l’avaient prêtée à l’occasion d’un buffet organisé par le lycée, où nous devions amener des plats sur un thème précis. J’ai oublié le thème et la date et le plat que mon groupe d’amis et moi avions choisi de préparer, mais je me souviens qu’il y avait bien sûr du riz.

Là où j’ai grandi, le riz est l’aliment-roi : pas une journée, pas un repas ou presque sans lui. On en mange même au petit-déjeuner grâce aux restants de riz de la veille réchauffés à la poêle (Riz sofé) avec ail, oignon, piment… Ma version préférée est celle de ma tatie Hélène, avec des miettes de morue séchée et accompagnée d’un rougail tomates bien pimenté. Le riz, et par extension la marmite à riz, est donc un indispensable dans tout foyer réunionnais qui se respecte, et probablement l’une des premières choses que les Réunionnais exilés achètent en arrivant dans leur pays d’accueil. En tout cas, c’est le premier ustensile de cuisine dont je me suis souciée lorsque j’ai atterri, à 18 ans, dans cette ville froide et inhospitalière qu’était Paris.

Tout ça pour dire que le riz, je savais déjà le préparer, et donc le laver, depuis la plus tendre enfance (ou presque). Soir après soir, j’avais vu la silhouette de ma mère de dos, légèrement penchée au-dessus du comptoir de la cuisine et remuant l’eau et le riz dans un grand bol. Chaque menu détail de cette scène qui précédait le souper est imprimé à l’encre indélébile dans ma mémoire : la lumière jaunâtre de l’ampoule, les boucles de cheveux noirs échappées de son chignon sur la nuque de ma mère, l’éclat de ses bracelets sur sa peau ambrée. Et comme elle, les hommes et les femmes de la famille, ma grand-mère, mes tantes, mes oncles se livraient à cette tâche quotidienne, qui était pour moi le spectacle le plus familier au monde. Je me souviens de la façon précise dont chacun agrippait le bol, pliait les coudes ou le poignet, du rythme et du son des grains trempés projetés contre les parois.

Et pourtant, jusqu’à ce fameux jour dans la cuisine des grands-parents de notre camarade, j’ignorais comment laver le riz correctement.

Rincer le riz avant de le faire cuire est nécessaire pour en ôter l’amidon –à moins d’utiliser ces espèces de paquets de l’enfer javellisés et précuits, auquel cas cessez immédiatement. Que vous l’achetiez par sacs de goni de 42 kilos ou en minuscules paquets aptes à nourrir un demi-colibri, le riz est toujours recouvert de cette imperceptible poussière laiteuse dont il faut éliminer la majorité avant de le consommer[1]. Le rinçage du riz est une science, un art : on doit procéder relativement rapidement (pour ne pas que le riz trempe trop et devienne pâteux), s’adapter aux variétés et à l’âge des grains, évaluer l’opacité de l’eau… Tout cela, je le savais.

Mais ce jour-là, lorsque mon amie Séverine m’a regardée faire, elle s’est exclamée, à la fois amusée et éblouie par tant d’incompétence :

  • C’est comme ça que tu laves le riz ?

Puis, à sa façon un peu maternelle, gentiment moqueuse, elle a entrepris de me montrer la bonne méthode. J’étais apparemment trop laxiste avec mon riz, trop caressante. (Des années plus tard, en racontant cette histoire, une autre amie a résolu l’énigme d’un air entendu : « Ah, tu devais sûrement le laver à la chinoise[2]! »).

Séverine quant à elle domptait le riz, le frottant énergiquement et furieusement entre ses paumes, comme si elle essayait d’en extraire une essence quelconque ou de le polir une seconde fois. Ses gestes étaient vifs, téméraires, confiants. Voilà comment on doit laver le riz, m’expliqua-t-elle. Sans tâtonnements ni mollesse.

J’étais abasourdie.

Quoi, après toutes ces années à traîner près des fourneaux, je n’étais donc même pas fichue de m’acquitter de LA tâche essentielle de notre cuisine ? La honte. La grosse te-hon.

Mais j’avais confiance en Séverine, en sa sagesse culinaire, en son assurance. Sur bien des aspects, elle semblait déjà adulte avant nous tous. Pas d’une façon pénible, je-sais-tout ou autoritaire, non : elle possédait simplement une forme de maturité proche de la sagesse, mêlée d’accès d’audace et d’impertinence fulgurants. Séverine était brillante, studieuse et drôle, capable de décrocher des bonnes notes dans toutes les matières et de raconter les blagues les plus salaces pendant la récréation. Les gens qui ne la connaissaient pas devaient sûrement la trouver réservée, ignorant tout de sa fougue assumée, de son humilité, de sa drôlerie. Elle semblait constamment amusée par quelque pensée secrète, avec son expression tranquille et son petit sourire mystérieux. Et puis elle était si belle. Nous avions toujours admiré la féminité racée de ses traits, les cils interminables bordant son regard d’encre noire, son nez fin, sa bouche en bouton de rose qui s’épanouissait en sourires lumineux.

Je la revois encore, montrant à mon amie Laurence comment danser le maloya lors de la fête de ses dix-huit ans. Et Laurence se souvient de la façon dont elle lui a aussi appris tout notre programme de maths de l’année en quelques heures, juste avant l’examen du bac. – D’autres histoires.

Durant mes grises et froides années parisiennes, ce sont principalement la nostalgie et le mal du pays qui m’ont poussée à cuisiner.

À chaque fois que je plongeais mes mains dans le riz cru noyé d’eau froide, je me sentais étrangement, puissamment liée à tous ceux qui avaient accompli ce geste avant moi, génération après génération. Et la chaleur de ce lien me réchauffait les mains. D’origines et d’époques et d’histoires si multiples, mes ancêtres et moi répétions ces exacts mêmes gestes à travers l’espace, à travers le temps. Rincer le riz, patiemment.

Tout au bout de la lignée, dans ma cuisine exiguë où s’entassait la vaisselle sale, j’empoignais le riz comme pour me raccrocher à cette tradition nourricière. Les mouvements de ceux qui m’avaient précédée habitaient mes bras, ils semblaient m’insuffler un peu de leur âme dans ce simple acte de laver le riz. Et quelques minutes par jour, je me sentais un peu moins seule, un peu moins perdue. (D’accord, peut-être aussi que la pollution de la capitale me rendait légèrement délirante.)

Mais j’avais oublié que c’était S qui m’avait appris à bien laver le riz. Des années durant, ce souvenir a disparu.

Il est bizarrement revenu il y a quelques mois, d’un seul coup, aussi vivace qu’une claque en pleine figure.

*

L’année dernière, Séverine s’est tuée en sautant d’un pont.

Il s’agit là d’une toute autre histoire, qu’il ne m’appartient pas du tout de raconter.

Mais voici les quelques fragments dont je peux parler :

Dans les semaines qui ont suivi l’incompréhensible nouvelle, à 20 000 kilomètres de distance, j’ai rêvé d’elle.

Notre petite bande était à nouveau réunie dans la cour du lycée, sans Séverine Mais soudain elle est apparue, exactement telle que la toute première fois où je l’ai vue, en jupe longue et t-shirt violet, les cheveux noirs au carré. Elle resplendissait. Elle a marché paisiblement vers nous, arborant ce sourire inoubliable. Je me suis jetée dans ses bras en pleurnichant : « Mais on pensait que tu étais morte! » De son éternel ton amusé, riant comme pour dissiper une crainte enfantine, elle m’a répondu, Ne t’inquiète pas. Regarde, je vais bien. Tout va bien. Puis je me suis effondrée sur son épaule, en sanglotant de soulagement pendant qu’elle me tapotait le dos, toujours souriante. Là, là, je vais bien.

(Après ce genre de rêve, on se réveille un peu fâchée. Puis reconnaissante.)

Exactement une année après, alors que j’étais de retour à la Réunion pour un long séjour, une amie m’a emmenée voir une femme qui disait communiquer avec les esprits (que les deux lecteurs qui restent à ce stade ne me jugent pas : on a tous envie de se sentir comme Neo dans Matrix un jour ou l’autre. Et puis c’était gratuit, même Lolo n’aurait pas refusé!) Durant la séance –juste avant de m’entendre dire que j’étais bel et bien l’Élue- je lui ai simplement demandé : « Que devrait-on faire pour Séverine? »

Et la femme médium a écrit sur une feuille de papier, de sa calligraphie spirituelle et déformée :

L’Être demande à ne pas être oubliée.

 Quelques semaines plus tard, il y a eu un brunch avec mes deux autres amies de lycée, Laurence et Anne. C’était un beau dimanche matin dans le jardin d’Anne, avec sa grande fille et son bébé; elle avait garni la table de fruits, pains, fromages, charcuteries, de champagne et de jus d’orange, de pancakes maison, yaourt et confitures, nous avions apporté des quiches et des feuilletés et des petits pâtés créoles. C’était un généreux festin de mets, de rires et de bavardages. Nous nous n’étions pas retrouvées ainsi toutes les trois depuis des années.

« Il aura fallu attendre que la petite rentre pour se revoir ! » ont-elles plaisanté, comme si j’étais leur enfant. En entendant cette appellation autrefois détestée, mon cœur s’est gorgé du soleil de l’été austral.

Après avoir évité le sujet durant une bonne heure, nous avons finalement parlé de Séverine Au bout d’un moment, j’ai raconté l’épisode du rêve et celui de la femme médium.

Les yeux d’Anne se sont mouillés –phénomène que je n’avais jamais observé en 17 ans d’amitié. Comment lui montrer qu’on ne l’oubliera jamais ? a-t-elle demandé.

Alors nous avons partagé des histoires à propos de Séverine. Plein d’histoires. Certaines légères et minuscules, d’autres plus graves. Ce qui est drôle à propos des histoires sur les gens qu’on a aimé, c’est qu’elles ne s’épuisent jamais : plus on en raconte, plus elles apparaissent. C’est à ce moment-là que l’histoire du rinçage du riz m’est revenue comme par magie. D’un seul coup, comme si elle s’était tapie en moi toutes ces années, attendant le bon moment pour resurgir de l’oubli.

Elle peut sembler anecdotique et insignifiante, mais je ne crois pas qu’elle le soit.

Même si nous avions des nouvelles sporadiquement l’une de l’autre, Séverine et moi ne nous étions pas parlées depuis des années. La vie nous avait sereinement éloignées comme c’est souvent le cas au début de l’âge adulte –parfois à regret. Elle demeure l’une des figures les plus marquantes de mon adolescence.

Laver le riz, aussi, peut avoir l’air d’une tâche insignifiante. Mais je veux croire que ce n’est pas le cas. (Selon les gens, ce sera peut-être autre chose : pétrir du pain, équeuter des fraises ou des haricots, éplucher des pommes de terre…)

À chaque fois que je prépare cette céréale immaculée, je repense à toutes les femmes (et aux quelques hommes) qui l’ont fait avant moi et qui le font en même temps, à des milliers de kilomètres ou juste à quelques portes de distance.

Et je pense aussi désormais à Séverine.

Je transporte un peu d’elle en moi lorsque je frotte le riz comme pour le dompter –un peu de son audace, un peu de son impertinence. Elle a très certainement mieux à faire là où elle est que d’observer mes maladresses en cuisine.

Mais j’espère que son sourire est maintenant heureux et satisfait.

Et j’espère que selon elle, je lave enfin le riz de la bonne manière.

***

[1] Sauf si vous êtes en proie à une méchante diarrhée. Auquel cas, faites-vous plaisir et ne lavez pas le riz, vous m’en direz des nouvelles.

[2] Les Asiatiques sont-ils trop permissifs avec leurs céréales : sujet d’un prochain billet ?

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