Travail, pause déjeuner et autres curiosités

Dis-moi comment tu manges le midi, je te dirai qui tu ton entreprise est.

Derrière cette formule d’une platitude inouïe, se cache tout un univers sociologique aussi fascinant que peu exploré.

Où mangent les travailleurs ? Avec qui ? En combien de temps ? Et bien sûr, que mangent-ils ?

Les habitudes alimentaires des salariés (celles de nos collègues comme celles d’inconnus à travers le monde) piquent ma curiosité au plus haut point. Fait assez paradoxal vu que la cantine/cafétéria/cuisine d’entreprise a toujours représenté à mes yeux quelque chose comme l’antichambre de la dépression nerveuse.

Ah, ces conversations aussi ineptes que forcées échangées sous un néon blafard avec Jean-Christophe de la comptabilité. Ah, le doux fumet des plats mous réchauffés à même le plastique du Tupperware dans un micro-ondes maculé de taches suspectes. Vite, passez-moi le Lexomil.

Autant j’adorais manger à la cantine durant ma scolarité (rituel qui avait l’avantage de réunir deux de mes choses préférées au monde : manger et avoir des amis) (sans parler des prouesses de nos cuisiniers scolaires d’antan[1]), autant j’ai toujours redouté l’heure du déjeuner en tant qu’employée.

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Et, grâce à mon plan de carrière aléatoire inexistant ridicule créatif, j’ai eu la chance de connaître toute une flopée d’environnements salario-gustatifs différents. De la terriblement déprimante cafétéria de l’hôpital Sainte-Justine (dont Lolo m’a récemment rappelé à quel point elle était dégueulasse) à celle, luxueuse et un poil excitante, de Radio-Canada, en passant par la petite cuisine chic de la clinique l’Actuel où on allait chiper les restants de buffets commandés à des traiteurs fancy après les réunions au sommet.

J’ai aussi exploré toute une panoplie d’habitudes plus ou moins recommandables. A mes débuts, j’amenais au travail des gamelles de lasagne au provolone picante ou de poulet au curry, énormes et odorantes -avec bien sûr salade, fromage et dessert-, au grand dam de mes collègues de bureau qui grignotaient leurs carottes naines d’un air épouvanté. Oui, chaque repas pour moi était sacré, et le concept de « déjeuner sur le pouce » se télescopait dans mon cerveau avec celui de « pique-nique gargantuesque ». J’ai aussi eu une période bento, où je confectionnais des boîtes adorables avec des œufs durs en forme de lapins et des étoiles de riz pailleté pour mon amoureux de l’époque (qui travaillait au service de police, read the room comme dirait l’autre).

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Ensuite, j’ai compris que le contenu de ma boîte à lunch avait une influence directement proportionnelle sur le temps passé à deviser avec Jean-Christophe et consorts : moins il y en avait à manger, moins ma pitance était sophistiquée et longue à engloutir, plus vite je pouvais aller faire la sieste en dormant les yeux ouverts comme un serpent reprendre mon très important travail.

Que celui ou celle qui n’a jamais péniblement dégluti ses spaghettis au terme d’un long silence gênant entre collègues qui n’ont rien à se dire (généralement brisé par un « C’est quoi le dernier film que vous avez vu au cinéma ? » encore plus embarrassant que le silence lui-même) me jette la première carotte naine.

Pour m’adapter à certaines cultures d’entreprises, j’ai aussi mangé maintes fois face à mon écran, un sandwich ou une salade insipide mastiqué en chœur avec les 50 autres collègues-robots de l’open space. Spectacle tristissime s’il en est. Dans l’effervescence d’une salle de rédaction, j’ai aussi plusieurs fois oublié de manger et là, même le concombre le plus défraîchi goûtait le paradis après des heures de jeûne à courir après les derniers développements de l’épidémie d’Ebola. J’ai aussi avalé sans complexes des pizzas pochettes et des brownies sous vide du dépanneur au cours d’innombrables nuits à répondre seule au téléphone dans un centre d’urgence (à long terme, personne ne peut bouffer du quinoa pendant des shifts de nuit, personne).

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L’heure du lunch (même à 3 heures du mat’) peut vraiment prendre une multitude de visages. C’est celle où l’on se planque derrière son ordinateur pour se sustenter mécaniquement sans plaisir. Celle où l’on ajoute le pénible à l’obligatoire en s’attablant avec son équipe pour un festival international de banalités. Celle où l’on se ménage au contraire une petite oasis de saveurs et de réconfort au milieu d’une journée survoltée en dégustant quelque chose de délicieux, seul ou en bonne compagnie. Et aussi, celle dont on profite pour s’aérer le corps et l’esprit en allant manger sur un banc de parc ou explorer les petits cafés et snacks du quartier. Vous l’aurez deviné, cette dernière option a toujours été de loin ma préférée.

Ne vous méprenez pas, ce n’est pas que je sous-estime l’intensité des liens qui peuvent se créer à l’heure du déjeuner. Je pense à mes collègues Isabelle et Michel, à nos voisines de bureau Nima et Nadia avec qui de belles amitiés se sont nouées à la faveur d’un repas partagé. D’un risotto appétissant dont on demande la recette peuvent parfois surgir des confidences sur la fin d’un couple et la vie en solo où l’on prend le temps de se cuisiner des plats italiens. Une spécialité moyen-orientale particulièrement exquise permet de délier les langues et peut mener au récit d’une enfance en Iran puis d’une fuite à l’autre bout du monde. Et même, une salade de légumineuses particulièrement peu ragoûtante déclenche quelquefois une salve de rires bienfaisants.

"Ha ha, Jean-Christophe, vous êtes aussi hilarant que cette salade verte!". Mais bien sûr.
« Ha ha, Jean-Christophe, vous êtes aussi hilarant que cette salade verte! ». Mais bien sûr.

Mais soyons honnêtes cinq minutes : les lieux et les contextes dans lesquels les salariés mangent sont rarement conçus pour se prêter à de joyeuses bombances. De mon côté, ils ont surtout suscité le trio angoisse/ennui/désolation.

Remarquez, je ne peux parler que pour certains milieux de la santé, de la recherche et du journalisme, à quelques exceptions près.

Et mon travail actuel ne représente probablement pas la panacée. Comme de nombreux PVTistes, j’ai dû me résoudre à accepter un petit boulot à temps partiel assez éloigné de mon domaine de compétences histoire de payer les factures. J’ai été plutôt chanceuse : job proche de la maison, salaire au-dessus du minimum, cadre agréable d’un institut de beauté, et chouettes collègues. Mais la cuisine, la cuisine ! Elle ferait frémir d’horreur même les employés de Sainte-Justine, et provoquerait très certainement une manifestation dans n’importe quelle ville de France.

Imaginez un cagibi tout en longueur ou 2 personnes ne passent pas de front, chargé d’une laveuse et d’une sécheuse industrielles, d’une fontaine à eau (pour les boissons des clients), de l’imprimante, de la machine à désinfecter les outils pour manucures et pédicures, de paniers et de piles de linges à différents stade d’humidité et de propreté, de placards encombrés de crèmes et produits cosmétiques autant que de produits alimentaires (on utilise le même sucre pour le café et pour l’exfoliation des pieds), d’un frigo, de deux éviers où on lave indifféremment notre vaisselle, la théière pour les clientes et les instruments.

Là, dedans, notre généreux head office a autorisé la présence de deux malheureuses chaises pliantes que l’on coince au beau milieu du passage lorsque l’on dispose de nos 30 minutes non payées pour manger. Sachant qu’une petite dizaine de personnes travaillent chaque jour, faites le calcul (mais rassurez-vous, rarement plus de 3 filles ont leur pause en même temps, vu qu’il n’est pas rare que le même head office repousse nos déjeuners dans l’après-midi sans avertissement en cas d’achalandage important). Oui, ça nous laisse à chacune environ 30 secondes de tranquillité pour manger notre repas sur nos genoux, entre le vrombissement de deux machines, avant qu’une collègue débarque et ne doive nous enjamber pour remplir un verre, faire une lessive ou désinfecter un coupe-ongles.

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Alors j’adorerais papoter avec mes collègues balinaises et leur demander comment elles préparent leur riz sauté ou poisson et où elles achètent leurs pâtisseries à la crème vert fluo, mais sachant que nos journées durent minimum 10 heures, je préfère encore sortir et aller voir ce que le centre-ville de Wellington a à offrir de bon, sain et pas cher pour me remonter le moral. Ces derniers jours, j’ai pris l’habitude de grignoter mon banh mi ou mes sushis sur un banc dans une allée passante mais paisible, et l’heure du déjeuner n’a jamais été moins déprimante.

Bon, si j’avais quelqu’un avec qui parler cinéma bien sûr, elle serait carrément réjouissante 🙂

Isabelle, Michel, Nima, Nadia, vous me manquez !

[1] D’ailleurs, cela devrait faire l’objet d’un prochain billet !

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La sociologie de la pause déjeuner vous intéresse ? Rions un peu avec nos amis Français 🙂

 

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